Contact Téléphone09 86 78 79 02

Océans et déconfinement : “Il n’y a pas à choisir entre l’homme et la nature […] Là réside le vrai défi, trouver un équilibre qui soit profitable à toutes les espèces vivantes” explique Robert Calcagno sur France 3 région

13 mai 2020 0
sea-2532974_1280-1200x800.jpg

Robert Calcagno, directeur général de l’Institut océanographique de Monaco, s’est exprimé dernièrement sur le “jour d’après” cette période de confinement et les enseignements à tirer de ces deux derniers mois. Il nous invite à revoir nos modèles de croissances, économique, de production mais aussi de consommation si nous voulons éviter une crise environnementale bien plus sévère et durable que la crise sanitaire actuelle

Article initialement paru sur France 3 Région  

Déconfinement : “ Océans et faune marine ne doivent pas perdre ce qu’ils ont gagné ”

Dauphins de Méditerranée / © Valery Hache/ AFP

Dauphins de Méditerranée / © Valery Hache/ AFP

” Saurons-nous faire une opportunité de ce drame, de cette crise sanitaire ? ” C’est le cri d’alerte que lance Robert Calcagno, directeur de l’Institut océanographique de Monaco.

 

L’Institut océanographique de Monaco, fondation monégasque d’utilité publique, est au chevet des océans depuis plus d’un siècle. A quelques heures d’un déconfinement prévu le 11 mai, Robert Calcagno, son directeur général depuis 2009, tire plusieurs enseignements de cette crise du covid 19. Très impliqué dans la protection des océans, cet ancien conseiller de S.A.S le Prince Albert II de Monaco a aussi exercé la fonction de Ministre de l’Environnement de la Principauté entre 2006 et 2009. Il nous livre un message réaliste, teinté d’espoir. Il appelle à un grand sursaut écologique pour les océans et nous invite à faire de ce confinement une opportunité pour enfin changer de comportement. Respecter la biodiversité et s’orienter vers une activité humaine plus durable sont ses deux piliers.

Portrait de Robert Calcagno sur un bateau
Robert Calcagno : directeur de l’Institut océanographique de Monaco / © O.Bordes

 

Nous avons vu des canards dans Paris, des dauphins dans le port de Cagliari, un requin peau bleue sur la plage de Menton, et plus récemment des thons rouges, des dauphins et des tortues marines au large de Monaco… même si en effet les anecdotes ne manquent pas, pour le Directeur général de l’Institut Océanographique de Monaco, la réalité est bien plus complexe.
Au large de Monaco un banc de dauphins  et une tortue caouanne ont été aperçus:

Dire que la nature reprend ses droits sur l’Homme sous-entendrait que les deux sont d’ordinaire en conflit, or Robert Calcagno est fondamentalement opposé à cette conception :

Il n’y a pas à choisir entre l’homme et la nature. Ces incursions d’animaux sauvages ont certes le mérite de montrer que la nature peut rapidement profiter d’une baisse des perturbations humaines et venir sur des territoires que nous occupons la plupart du temps, mais elles ne prouvent en aucun cas un renforcement de la biodiversité. De plus, qu’en sera-t-il lorsque l’humanité sera déconfinée ? Là réside le vrai défi : trouver un équilibre qui soit profitable à toutes les espèces vivantes, dont nous faisons partie, et ce, sur le long terme.

Au large de Marseille, ce sont des rorquals communs qui ont pu être filmés :

Ce fervent défenseur des aires marines protégées sait bien qu’il serait totalement inenvisageable de prolonger une restriction aussi forte des activités humaines, en mer comme à terre :

C’est pourquoi ces manifestations d’animaux sauvages ne peuvent être que ponctuelles. Ce qui ne veut pas dire que l’Homme et la Nature sont incompatibles, ils doivent bien au contraire vivre en équilibre, en paix et dans un respect mutuel. Il s’agit de revoir notre gestion de la nature, elle doit être plus responsable et s’inscrire dans la durée. C’est notamment le but des Aires Marines Protégées, qui encadrent localement les activités humaines en mer au profit d’une protection des mécanismes naturels et du fonctionnement des écosystèmes. Et les résultats sont remarquables ! Espérons donc que cette crise puisse motiver de nouvelles mesures de protection, ou certains renforcements.

L’homme doit il cesser d’empiéter sur le territoire animal ? Doit-il réduire son empreinte ? Absolument !

Robert Calcagno nous rappelle que nous savons cela depuis longtemps. Mais il aura peut-être fallu une crise sanitaire mondiale pour qu’enfin nous réalisions, de manière plus prégnante, que la santé animale, la santé humaine et l’état des écosystèmes sont indissociables et intrinsèquement liés.

Nous parlons en fait d’une seule et même santé planétaire qui dépend entièrement du climat et des autres organismes avec lesquels nous partageons la planète. Qu’on le veuille ou non, nous sommes intimement liés à la nature et à cette biodiversité. Cette approche est d’ailleurs incarnée par le mouvement « One Health ». Elle nous montre notamment qu’il est nécessaire de réinstaurer des barrières sanitaires entre espèces, sans quoi les zoonoses, c’est-à-dire les maladies qui se transmettent de l’animal à l’homme, et qui comptent déjà pour 60 % des maladies nouvelles, seront de plus en plus fréquentes. Les occasions de transmission se multiplient car nous ne cessons d’augmenter les contacts entre les hommes et la faune sauvage. En envahissant les derniers espaces naturels, nous poussons les espèces à se rapprocher de nous car nous détruisons ou morcelons leur habitat naturel. Sans compter la vraie problématique des marchés et trafics d’animaux vivants. Il faut repenser notre relation à la nature !

3%, c’est le pourcentage des océans considérés comme intacts et à l’abri de l’activité humaine
66% des océans sont profondément affectés

Groupe de scientifiques en mer faisant des analyses sur une tortue
Robert Calcagno en mission / © Michel Dagnino/ Musée océanographique de Monaco

Il ne faut surtout pas détruire la biodiversité pour se protéger

Selon lui, la destruction des habitats naturels a provoqué la diffusion du virus ! Certains s’interrogent sur le fait de supprimer toute forme de biodiversité pour éviter tout risque. Et certaines communautés sont déjà passées à l’acte en éradiquant des populations de chauve-souris. Robert Calcagno pense que c’est exactement l’inverse qu’il faut faire.

La grande diversité des espèces permet justement que les agents pathogènes soient répartis et dilués dans une multitude d’hôtes, voire stoppés, sans jamais arriver jusqu’à l’Homme. Il ne faut tirer ni sur les chauves-souris ni sur les pangolins. Et préserver les espaces naturels en bonne santé tant qu’il en est encore temps.

90% des prédateurs de haute mer (requins, espadons voiliers…) ont disparu en quelques décennies, principalement à cause de la surpêche.

Plongeur à côté d'un récif de corail
Corail rouge dans la réserve marine de Banyuls / © facebook@Thalassaoff/ThalassaFTV

Il est nécessaire de protéger notre environnement, nos écosystèmes !

Robert Calcagno ajoute : ” Parce qu’ils nous font vivre et nous protègent ! Nous sommes dépendants de la nature et des ressources qu’elle nous apporte. Encore beaucoup trop d’individus, d’institutions ou d’organismes – du particulier aux plus hautes instances gouvernementales – le sous-estiment, ou même l’ignorent ! Les travers de notre modèle de croissance, de notre économie linéaire et de notre système industriel de production, tout comme nos modes de consommation nous mènent tout droit à une crise environnementale encore plus grave et plus durable que la crise sanitaire que nous connaissons actuellement. ”

Notre dette envers la planète ne cesse de s’intensifier. Jusqu’ici, l’Homme n’a accordé d’importance qu’à la comptabilité et aux dettes monétaires, conformément à son désir de s’abstraire de la nature.

Pour lui, contrairement aux dettes financières, la dette environnementale, elle, est une réalité physique, naturelle. Il est temps de redéfinir un pacte qui tienne compte de cette dernière et que nous nous engagions, encore plus fortement qu’avant, pour instaurer un équilibre vital avec les écosystèmes.

La crise du Covid-19 nous intime l’ordre de ne pas revenir à la normale, c’est une occasion de changement !

Saurons-nous la saisir ? Les priorités immédiates sont bien sûr de protéger les populations contre le coronavirus et de relancer un fonctionnement plus normal de la société et de l’économie. Mais notre réponse à long terme, la plus importante, doit s’attaquer à la perte d’habitat et de biodiversité et simultanément à la lutte contre le changement climatique. La Terre comptera bientôt 10 milliards d’habitants. La nature doit être notre plus grande alliée, sinon, l’expansion démographique sera douloureuse. Il conclut :

Ne pas respecter la biodiversité, c’est mettre notre santé en danger, ne pas prendre soin de la planète, de la nature, c’est ne pas prendre soin de nous-mêmes et des générations futures !

L’acidification des océans a progressé de 26% par rapport au début de l’ère industrielle. Cette acidification a des conséquences néfastes sur la biodiversité marine. 

Grande nacre de méditerranée
Grande nacre de Méditerranée / © facebook@Thalassaoff/ThalassaFTV

Le confinement a été trop bref pour avoir changé la donne

C’est ce que constate aussi Robert Calcagno. ” Malheureusement en ce qui concerne les transports en général, l’impact immédiat de ce confinement sera négligeable ou nul, cela ne changera malheureusement rien aux grands équilibres. L’atmosphère et plus encore l’océan se caractérisent par une très grande inertie. La durée de vie d’une molécule de CO2 dans l’atmosphère est d’une centaine d’années. Même si l’on arrêtait toute émission dans le monde pendant tout un trimestre, l’effet serait quasi-imperceptible. ”

Si on protège la nature, elle est bien entendu capable de se restaurer progressivement, mais cela n’est valable que sur le long terme. Pour faire la différence, il nous faut sans attendre fixer un haut niveau d’ambition pour accompagner la transformation de secteurs clés de l’agriculture, des transports ou l’énergie.

L'aber Benoit dans le Finistère
L’aber Benoit dans le Finistère / © Isabelle Billet

Un message à faire passer

Pour cet homme profondément attaché à la biodiversité, il est de notre devoir d’en tirer des enseignements ! Cette crise doit être pour l’humanité l’occasion d’adopter un nouveau regard et de nouveaux réflexes. Comment imaginer que la relance ne serve qu’à faire renaître le monde d’avant sans préparer celui d’après ? Nous devons nous interroger sur comment faire de ce déséquilibre le mouvement qui transformera la société.

Pour cela nous devons agir, protéger les derniers espaces sauvages, donner une protection forte à certaines espèces, lutter contre le poison de la pollution (organique, gazeuse, chimique, physique, lumière, bruit), gérer les ressources que l’Océan nous offre. C’est la responsabilité des dirigeants de prendre ces mesures. Nous, consommateurs, avons aussi un rôle à jouer. Il y a quelques jours était annoncé l’arrêt de la chasse au petit rorqual par les deux opérateurs islandais. Ce n’est pas une décision politique mais le résultat de la désaffection des clients pour la viande de baleine entraînant la non-rentabilité de l’activité. Notre manière de consommer peut directement influer le marché, et donc les pratiques.

Il ajoute : ” Nous devons produire mieux et consommer mieux, local et familial. Les années qui viennent nous diront si nous avons su limiter nos appétits et rechercher plus de sobriété ! Le Covid nous apporte d’autres enseignements sur les solidarités. Si l’égoïsme n’a pas disparu – et atteint toujours des formes assez affligeantes – la crise a vu l’intérêt collectif l’emporter sur les situations individuelles. Nous devons sans attendre nous projeter vers l’avenir et regarder en face la crise climatique et environnementale que notre mode de développement a déclenchée. Pour éviter de subir à l’avenir des chocs tels que celui que nous connaissons. ”

Nous devons collectivement et de façon solidaire réduire notre impact sur notre Planète et nous adapter aux changements désormais inévitables.

Profitons de ce retour à la liberté pour apprécier pleinement l’essentiel et trouver sur ces bases un nouvel équilibre de vie qui serait non seulement profitable aux individus mais à la nature.

Cette crise nous montre une voie, celle de la lucidité, de la collaboration et de l’effort collectif qui, non seulement sera durable, mais certainement croissant, si l’on veut préserver la diversité et les fonctionnalités de la vie sur terre. Saurons-nous faire de ce drame une opportunité ?

Mer Terre © 2004-2020 - Agence web : AMBA